Le Roi est mort, Vive le Roi !

Faire un road trip, un long voyage ou un tour du monde relativise considérablement les petits problèmes qu’on pouvait avoir au quotidien. Avant il nous arrivait de nous demander si nous aurions assez de tickets restaurants pour se faire un japonais ce mois-ci, ou assez d’argent pour s’offrir le dernier GTA. Parfois nous pestions même de devoir garer notre voiture trois rues plus loin que d’habitude, et pire encore quand il n’y avait plus de rocamadour au supermarché pour nos fameuses pâtes au saumon ! Il suffit de deux mois sur les routes australiennes pour nous rendre compte que nos petits tracas lillois étaient du pipi de compsognathus à côté.

De Sydney jusqu’à Norseman, la route n’a pas toujours été simple. Ayant abandonné un quotidien confortable dans un appartement en métropole, vous vous doutez bien que se retrouver sur la route avec tout votre matériel dans votre bolide demande une organisation d’un autre type. Le mot « nécessaire » prend ici alors tout son sens. Votre voiture devient à la fois votre chambre, votre cuisine, votre salon, hall, salle de jeux… Imaginez-vous revenant de l’extérieur et vous plonger directement dans votre lit sans passer par les cases déchaussage, canapé, douche et le fameux combo pyjama/pantoufles. Le confort d’un T2 est mis de côté car la bulle d’intimité est désormais réduite à la taille du lit. La moindre sortie devient toute une aventure, surtout pour les plus maniaques d’entre nous qui partiront systématiquement à la chasse aux grains de sable sous la couette le soir venu. Cette vie demande un temps d’adaptation pour bien huiler cette machinerie et dans notre cas nous avons bien eu du mal avec Big Daddy qui sous ses allures de gros 4×4 ne laissait à l’arrière qu’un tout petit espace de vie. Difficile de se mouvoir aisément quand vous approchez le mètre quatre-vingt-dix (et même du haut d’un mètre soixante-quatre). Et paradoxalement, alors que B.D. nous avait été confié tout équipé, c’est bien cela qui nous posa problème. Aujourd’hui avec du recul et tout ce qui nous est arrivé (voir le reste de l’article), nous avons pu identifier ce ressenti à savoir notre impossibilité à nous approprier le véhicule. Tout avait était construit, il y avait une place pour chaque chose et Big Daddy avait déjà une histoire. Lors d’un emménagement vous avez besoin de placer vos meubles et de refaire la décoration pour vous sentir chez vous. C’est un peu plus compliqué de reproduire la même chose dans une voiture déjà fonctionnelle.

La route en elle-même n’a pas été de tout repos non plus. Arrivés au tout début de l’automne à Sydney, nous avons pu profiter des beaux jours de la région. Mais en prenant la direction du Victoria nous nous sommes rendu compte que les prémices de l’hiver allaient bientôt se ressentir. D’ailleurs Jervis Bay fut une déception car le soleil et la température n’étaient pas au rendez-vous. C’est à ce moment-là que nous avons décidé de partir directement vers l’ouest pour débuter notre boucle du pays. Le quotidien est affecté de part et d’autre par des expériences inoubliables (cf « Une journée en enfer »), qui peuvent parfois prendre une tournure vraiment négative. C’est ce qui nous est arrivé une fois à Norseman.

footsteps

Cette journée-là nous étions à Eucla. Il ne faisait pas spécialement chaud et nous avions même fait la vérification du niveau d’huile au petit matin. Big Daddy ronronnait parfaitement, impatient de reprendre la route. Idéalement nous souhaitions atteindre la première porte vers le véritable Western Australia, la plaine de Nullarbor (un no man’s land de plus de 1200km) n’étant pas la meilleure chose à voir. Nous avions hâte de rejoindre la mer et d’en finir avec cette longue et ennuyeuse route.
Conseils aux voyageurs qui emprunteraient ce chemin: jouer au jeu de « c’est l’histoire d’un mec qui se fait chier » (copyright BFCT), remplir le lecteur MP3, et surtout, SURTOUT, pour les amateurs de golf ne pas louper les 18 trous du Nullarbor Links, le plus long parcours de golf au monde s’étendant sur 1365km.

Arrivés à Norseman, nous prenons une vraie pause le temps de nous remettre d’aplomb et faisons le plein du gros réservoir (120L) de Big Daddy. Il ne reste que 200 kilomètres à parcourir avant de retrouver les premières belles plages du Western Australia. Nous reprenons la route, et à peine 18 kilomètres plus tard la pilote m’annonce : « Mayday ! On ralentit !!! ». Effectivement nous perdons rapidement de la vitesse et une fumée blanche finit par s’échapper du capot. Un rapide coup d’œil sur nos portables : pas de réseau. Ce n’est pas le moment de céder à la panique, nous agitons un torchon qui fait stopper un automobiliste au volant d’un gros pickup. Il jette un coup d’œil à l’avant de notre véhicule, fait une moue dubitative et nous propose non pas de nous amener en ville mais carrément de tracter notre voiture 18km en arrière. Nous accrochons une corde à son bolide et nous voilà remorqués jusque Norseman, non sans nous faire des frayeurs à chaque ralentissement de peur de foncer dans l’arrière de son 4×4. De retour dans ce que nous appellerons désormais la cité maudite, un vieux mécanicien (le seul du coin) nous annonce froidement la pire phrase qu’un voyageur veuille entendre : « your engine is broken ». Le début d’une semaine des plus noires commence …

Nous sommes donc dans une petite bourgade, située à 200 kilomètres de ce que l’on croit être une moyenne ville, avec une voiture morte d’après le mécano, et toutes nos affaires à l’intérieur. Il est tard, le ciel s’assombrit déjà, nous avons perdu l’appétit. Toutes sortes d’émotions nous envahissent et nous allons devoir passer la nuit à l’arrière d’un garage automobile, dans notre voiture au bord d’un terrain vague. Il n’y a personne aux alentours, seulement quelques moustiques et l’humeur n’est pas vraiment très joyeuse. Un des avantages d’être deux voyageurs, c’est quand l’un perd le moral, le second gagne automatiquement en courage pour essayer de consoler et soutenir l’autre. La nuit fut tout de même froide et triste.
Le lendemain, nous décidons de faire remorquer le véhicule jusqu’à la prochaine ville. Le garagiste nous a dit que le moteur était mort, mais l’était-il réellement ? Ne souhaite-il pas gagner une carcasse de 4×4 gratuitement ? Nous avons en outre déjà eu une première mauvaise expérience avec un garagiste sur Broken Hill. Dans le doute nous faisons le choix de partir d’ici. Kalgoorlie au nord ou Esperance au Sud. Le nom de la seconde ville nous donne un peu d’espoir, nous faisons remorquer Big Daddy sur Esperance pour plusieurs centaines de dollars.
Bien évidemment nous sommes samedi et tout le monde est fermé à Esperance. On nous a déposés devant le meilleur mécanicien de toute la ville, propriétaire d’une casse et donc certainement le seul à disposer d’un nouveau moteur. Par chance, nous tombons par hasard sur le gardien qui passait dans le coin. « Ben » appelle le patron, un certain « Tim » qui est ok pour laisser le véhicule dans la casse le temps du week-end plutôt qu’en plein milieu de la zone industrielle. Nous embarquons tente, matelas, matériel de survie (PC, GoPro, appareil photo) et pas grand-chose de plus. Ben nous dépose à un caravan park dans lequel nous ne pourrons rester que six jours. Le week-end prochain c’est Pâques et tout est complet (l’Easter est une fête sacrée apparemment). Six jours, largement suffisant pour régler nos problèmes pensons-nous naïvement ! Que nenni !

Un peu paranos, on se rend compte que nous avons laissé toutes nos affaires à un inconnu, dans une casse automobile, à l’extérieur de la ville. Eh bien oui mais nous n’avions pas trop le choix. Le lundi nous nous rendons à 7h30 tapantes au garage et faisons la connaissance de Tim, qui nous confirme toutes les auscultations précédentes. Le moteur a surchauffé, ce n’est ni la faute aux anciens propriétaires, ni la nôtre apparemment, seulement « it’s just bad luck ». Mais comme nous dirait Tchong 1 : « ça m’fait une belle jambe ». Nous accusons le coup mais il faut se remobiliser et trouver une solution car à 39$ la nuit tout défile très vite. La gérante du caravan park essaie d’être gentille mais elle n’hésite pas à me rappeler à chaque fois que d’ici vendredi on doit être parti. Nous ne resterons donc que six jours et non sept (et donc nous n’aurons pas de tarif semaine, encore une mauvaise expérience avec les commerçants australiens).
Devons-nous abandonner tout notre matériel et poursuivre à pied ? Cela signifie oublier l’intérieur de l’Australie et partir travailler de villes en villes. Ce n’est pas notre conception du voyage. Devons-nous rentrer en France ? Non, hors de question. Devons-nous travailler à Esperance ? Ce qui laissait à penser sur la carte que c’était une ville moyenne est en réalité une trop petite ville, le porte à porte est infructueux et ce n’est pas la bonne saison pour y travailler. Devons-nous acheter un autre véhicule ? Cela nous permettrait de garder nos affaires, non que l’on soit matérialiste mais le jour où on achèterait un autre véhicule nous ne devrons pas racheter de structure en bois, de matelas, couverts, table, chaises, rangements, matériel de camping, air compressor, outils, butagaz, … Et puis l’Australie sans voiture ? Ah ah ah la bonne blague ! Non le choix est fait : nous cassons Docteur Côte-de-Porc et puisons dans nos économies de secours. Nous passons la semaine chez différents concessionnaires pour trouver notre futur destrier. Durant ces six jours, nous nous demandons tous les matins si nous faisons le bon choix, nous révisons nos plans de tour de l’Australie, nous anticipons le fait de devoir travailler plus tôt et plus longtemps. Bref une semaine de torture psychologique.

 footsteps

Finalement nous jetons notre dévolu sur un Mitsubishi Delica Space Gear (encore un peu d’patience vous le verrez plus bas), un van 4×4 avec toit panoramique, 7 places et de la hauteur pour vivre de manière bien plus confortable. 165.000 kilomètres au compteur, autrement dit vraiment rien par ici. L’idée qu’il nous arrive la même chose une seconde fois nous fait peur. Racheter un véhicule pourrait nous mener vers la même issue, et il serait en outre difficile de s’en relever à nouveau. Les jours suivants sont devenus d’autant plus tortueux : « Prenons-le ! – Ce n’est pas raisonnable. – Est-il fiable ? – Et s’il nous arrive la même chose ?! – On continue juste avec nos sacs ? » En plus de ça Tim nous conseille de partir sur une voiture dite plus « classique », ce qu’ils appellent ici une « station wagon » qui ressemble tout simplement à un break, voyant en nous de jeunes touristes (il n’a pas tort), inexpérimentés (c’est vrai), qui veulent un 4×4 pour faire mumuse dans l’outback (bah oui faut le reconnaître on est là pour ça). Mais ce qu’il ne sait pas, c’est qu’on n’est pas du genre à baisser les bras et que nous sommes surtout des personnes un minimum responsables et non pas de jeunes touristes un peu branleurs sur les bords. Nous prenons les évènements qui nous ont menés ici comme de la providence. C’est le moment de croire en la destinée et nous achetons ce véhicule placé sur notre route.
Le jour de l’achat nous sommes retournés à la casse de Tim pour faire le transfert rapide et il faut le dire « à l’arrache » de Big Daddy au Delica. Dans ce cimetière, durant le week-end de Pâques, l’ambiance était particulière. Désossé et dépouillé de nos biens, le monstre blanc nous laissait sans voix. Les silhouettes des autres véhicules laissés à l’abandon dans la casse nous annonçaient que la nôtre finirait en p’tit cube, il était temps qu’on parte de cet endroit et de cette ville pour laisser la mésaventure derrière nous.

 

Avec du recul, tout cela aurait pu être bien pire. On aurait pu tomber en panne dans le désert sur la route de Nullardbor (vous vous souvenez ? Le no man’s land) ou avoir un accident. A Norseman nous avions eu le choix d’aller vers le sud (Esperance) ou vers le nord (Kalgoorlie). Mais l’espoir était forcément à Esperance. Nous avons pu négocier son prix du fait qu’il n’était pas officiellement en vente (ils finissaient de le nettoyer). Et avec un tas d’autres petites choses l’univers nous a fait comprendre que Big Daddy n’était pas fait pour nous. Nous avons donc échangé notre 4×4 pour un gros buggy, et en rédigeant les pages de ce qui deviendra cet article, le co-pilote nota ceci dans le carnet de bord : « Et à l’heure où je vous écris, confortablement installé dans le spacieux habitacle de notre nouvelle demeure, je suis persuadé d’avoir fait le bon choix. La capitaine dort tranquillement à ma gauche. C’est sa première sieste sereine depuis une semaine, signe que tout est revenu dans l’ordre ! ».

Let us introduce you « Rex ! »

(Bah oui… Godzilla et Kaiju ayant été tour à tour refusés par l’autre partie… Pourtant elle est grande, verte et japonaise ! Réponse de l’intéressée:)

 

Du coup voici REX !

 

Il  était impensable pour nous de ne pas vous montrer la conception de l’intérieur de notre nouveau chez nous. Voici en quelques images les étapes des diverses modifications et constructions, du lit au meuble du coffre, en passant par le Tetris qu’il nous a fallu faire pour ranger tout notre barda, en finissant par l’aménagement. Bien sûr tout ça n’est pas fini, dès que nous aurons un peu de temps (et de peinture) on pourra personnaliser le tout.

La voiture étant d’importation japonaise, nous passons un peu de temps sur google traduction à dessiner les symboles que nous voyons dans la voiture pour tenter d’en comprendre la signification. « C’est une vague avec un chapeau. – Mais non j’te dis que c’est une vague avec un tréma ! Ok ça doit être le fusible de l’allume cigare alors ! » Une superbe après-midi. D’abord il nous a fallu retirer les quatre sièges arrière pour pouvoir correctement construire l’armature en bois qui nous sert à la fois de sommier et de casiers. Puis solidifier la structure pour qu’elle puisse supporter le poids de deux adultes. Ensuite il y a eu le rangement et la pose du lit. S’en est suivi la confection de rideaux pour être tranquille la nuit et ne pas être aveuglé par les premiers rayons du soleil. Enfin la construction de notre « meuble de cuisine » qui trouvera sa place entre le lit et la porte du coffre. Une dernière touche féminine mais largement accepté par l’Homme : la couleur et motifs des draps.

 

Il fallait une bonne dose de mésaventure pour nous retrouver au point de tout recommencer. Mais au final nous avons acheté un véhicule vierge pour l’aménager de A à Z. Nous nous y sentons mieux et après le stress, la réflexion et le temps passé à l’aménager, il s’agit réellement d’un véhicule auquel on tient énormément.

Les ennuis sont derrière nous et nous pouvons enfin aller de l’avant. Des ennuis finalement bien différents de ce qu’on pouvait vivre au quotidien mais qui font partie intégrante de ce que nous attendions. En faisant face à cette situation éprouvante, loin de chez nous, nous nous sommes soutenus l’un l’autre afin de ne pas perdre le moral. Nous nous en sortons pourvu d’une nouvelle expérience qui, bonne ou mauvaise, nous aide à progresser. Nous voilà de nouveau parés pour de nouvelles aventures !

footsteps

Follow the footsteps.

One thought

  1. Dure expérience mais qui va vous permettre d’être beaucoup plus fort par la suite .
    je vous souhaite un peu plus de chance pour les jours à venir.
    Bon courage et gros bisous .

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