Rocks and Roll

Fini les tongs et les bermudas, les chemises hawaïennes et les chapeaux d’pailles, bonjour les costumes rayés jaune et noir (ou noir et jaune, un peu d’audace!), à l’instar des Dalton nous enfilons nos habits de bagnards et allons casser des cailloux. Bon presque ! Nous avons été embauchés un mois dans une autre ferme pour ramasser des cailloux. Ramasser des cailloux vous avez dit ? Quelle drôle d’idée ! Oui, mais il faut bien travailler pour continuer à avancer. Nous arrivons donc à Tammin le lundi 2 juin à la Bungalla Farm…

footsteps

Nous sommes accueillis par Brad et Hannes, le patron et le futur manager de cette grande, que dis-je immense ferme. Plus de 10 000 hectares (et 10 000 c’est vraiment beaucoup !) de terres donc s’occupent seulement sept hommes à longueur d’année. Et oui comme ils le disent, le boulot d’agriculteur c’est une « non-stop life » ! Leur travail varie au rythme des saisons, de la semence aux portes de l’hiver jusqu’aux récoltes au début de l’été, et entre deux il faut bien entretenir toutes ces petites pousses. Brad a besoin de bras supplémentaires cette année pour une tâche, certes ingrate, mais néanmoins essentielle qu’est le rockpicking. On nous présente nos quartiers. De l’extérieur, un préfabriqué conçu pour les ouvriers sur les chantiers mais à l’intérieur un petit palace tout équipé : un salon-salle à manger avec fauteuil-télévision, une cuisine qui dispose même d’un toaster et d’un petit mixeur, une salle de bain avec machine à laver, et trois chambres avec climatisation. Le grand luxe quand tout ça était réuni dans une voiture. Brad nous emmène faire le tour de sa ferme accompagné d’Alex et Sam ses deux jeunes garçons et nous présente à l’équipe. Il nous met tout de suite à l’aise et veut que l’ambiance soit conviviale, presque familiale et nous invite déjà à venir regarder le match de rugby (oui parce qu’ici le foot on s’en cale ^^) entre les Bleus et les Wallabies le week-end suivant. Dernière nuit de sommeil avant le début des hostilités.

Premier soir à Tammin.

Premier soir à Tammin.

Le rockpicking n.m: littéralement « ramassage de rochers », est une activité pratiquée chaque année avant la pousse des plantations quand les machines agricoles viennent de retourner la terre, mettant parfois bas à des gros bébés de pierre et de fer allant jusqu’à la centaine de kilos. Leur collecte est essentielle avant que les cultures ne les dissimulent aux yeux des moissonneuses qui peuvent se heurter à ces massifs monstres causant des dommages se chiffrant en milliers de dollars. Expliqué ainsi vous comprenez mieux le poids de notre fardeau. La première journée mettra d’ailleurs le ton. Sous un féroce cagnard nous passons huit heures à ramasser des pierres allant de la taille d’un ballon de handball à celle d’un R2-D2 bien dodu ! Gants obligatoires pour éviter les bobos (qui viendront tout de même), échauffement conseillé pour éviter les courbatures (qui viendront tout de même !). Hey ho hey ho, les deux petits mineurs tout recouvert de poussières rentrent du boulot ! Le rituel du soir commence : clope pour une avec option bière (pour les deux), douche, miam, préparation du miam du lendemain, et les deux s’écroulent sur leurs Holy pillows !

Nous évoluons toute la journée avec Jimmy un buddy irlandais qui a posé ses valises dans cette ferme il y a plus de deux ans. Lui aussi voyageur, il a quitté son Irlande natale il y a quatre ans pour découvrir d’autres terres, et s’est un jour arrêté ici pour y travailler à longueur d’année sous le soleil du Western Australia. Jimmy conduit le loader, un gros tractopelle, et nous prenons place dans la grande pelle à l’avant du monstre. Nous voyageons ainsi d’un spot de cailloux à un autre où nous descendons pour commencer la collecte. Parfois nous devons nous employer à plusieurs pour déterrer et pousser/rouler/soulever/tirer les massifs rocheux. Une fois la pelle remplie Jimmy prend la direction du bush le plus proche pour y déverser sa colossale cargaison. Je vous jure qu’au bout d’un mois nous étions devenus de fin géologues capables d’identifier le poids d’un rocher à sa couleur, à sa forme, sa densité ou son grain. Dans quelques cas les mastodontes étaient si lourds et si énoooormes (UPCMV !) qu’il nous était impossible de ne serait-ce que les bouger. Jimmy prenait le relais en actionnant le mode « pince croco » de la pelle. Ainsi elle s’ouvrait en deux et arrachait du sol les rocs pour les manger. Les jours où l’on s’attaquait aux nouveaux champs récemment acquis étaient les pires : nous savions que nous aurions à faire à une journée noire… Plus de spots, plus de rochers, plus de galères et plus de souffrance! A la fin de la première semaine nous étions cuits (à point !) et les deux jours de repos du week-end n’étaient pas de trop pour s’en remettre.

 

La météo jouait également un rôle important. La règle numéro une de la ferme était : « on ne travaille pas dehors quand il pleut » (on devrait avoir la même devise dans le Nord ^^). Imaginez à quel point cela peut devenir pénible quand la pluie s’en mêle et rend le sol boueux, patauger dans la gadoue est loin d’être drôle. Ces jours-là nous stoppions les cailloux pour aider à retaper une maison ou nettoyer des silos de 25 mètres de haut ou simplement donner un coup de main au workshop. Notre pire ennemi demeurera le vent. Des rafales allant jusqu’à 70 km/h ce matin-là, propulsaient la terre et la poussière qui va avec, fouettant nos visages et nous obligeant à fermer les yeux pour les épargner de ce calvaire, bien sûr en vain. Elle restera en mémoire comme notre pire journée de rockpicking
Mais derrière toute cette sueur nos petits organismes se renforçaient sans le savoir. Muscles des avant-bras surdimensionnés, biceps gonflés à bloc, fessier en bêton, une meilleure endurance (RRRrrr), le travail au grand air nous a fait le plus grand bien.

 

Une fois tous les prés « nettoyés » il n’était pas question pour nous de partir de sitôt. On nous proposa une nouvelle semaine à retirer des clôtures.
« M’sieur M’sieur M’sieur ?
– Oui, toi au premier rang.
– Pourquoi enlever les clôtures ? »
Tout simplement parce qu’autrefois, ces verts pâturages accueillaient des troupeaux de moutons. Et qu’il fallait indiquer à ces animaux forts intelligents la limite de leurs territoires. Malheureusement pour ces laines sur pattes, les plantations étaient plus disciplinées, plus rentables, et demandaient moins d’entretien. Donc un beau jour ciao moutons ! Et aujourd’hui ces clôtures empêchent la bonne circulation des machines entres les champs. Voilà pourquoi nos deux newbies de l’agriculture entrent en jeu. Armés de leurs pinces et de leurs tenailles, ce sont ici les poignets et les mains qui en prennent un coup. Détordre des fils de fer, en couper certains, ne pas se faire gifler par les câbles soudainement détendus, ni se frotter aux vieux fils rouillés vieux de vingt ans, et rouler des portions de 30 mètres déjà bien assez lourdes, sur elles-mêmes. Cela devenait plus technique quand nous avions à faire à des doubles clôtures (plus de clôtuuuures !) ou des fils tellement épais qu’à la nuit tombée nos mains refusaient de s’ouvrir et qu’il fallait dormir à poings fermés. Comme si ce n’était pas assez marrant parfois les arbres s’emmêlaient, oui oui certains arbres avaient poussé à travers les barrières !
Voilà ce que fut notre pain quotidien durant cette dernière semaine.

 

Arrivés début juin l’équipe venait juste de terminer la semence et de fertiliser les champs, jusqu’à la saison des récoltes prévue en octobre. Ainsi Andrew pilotait l’épandeur, secondé par Brad ou Jimmy, qui s’occupaient du ravitaillement et de l’entretien. Guff était plus le mécano de la ferme, Jim qui drivait l’équipe était l’homme à TOUT faire. Un jour alors qu’on devait aspirer l’intérieur d’une des machines, avec une barre de fer, une enclume, un marteau et une meule il te fabrique un suceur d’aspirateur en moins d’une minute (true story !). Steeve acheminait par camion les récoltes jusque Perth. Hannes et Brad manageaient la team, et mettaient la main à la patte un peu partout. Nos journées commençaient à 8h du matin pour se terminer à 17h, heure à laquelle tout le monde se réunissait dans le workshop pour décompresser autour d’une everyday beer bien fraîche. Ici pas d’Chimay, pas d’Karmeliet mais des super dry à 4%. En même temps à ce rythme avec nos bibines bien d’chez nous nous aurions été bourrés tous les soirs. D’où le nom d’everyday beer.

Ces petits moments d’exception nous permettaient d’échanger avec l’équipe, qui loin de nous exclure nous offraient une bière puis une seconde tout en s’intéressant à nos vies et notre parcours. Nous jouions même les prolongations, invités chez eux les week-ends pour regarder la série des tests match des Bleus contre l’équipe d’Australie. Avec beaucoup de considération pour nous l’équipe de France se faisait un devoir de perdre ses matchs afin que nous conservions notre job à la ferme. Saucisson sud-africain, pays d’origine d’Hannes, bière, vin rouge, cuba libre (pour digérer…), cette convivialité nous avait bien manquée et nous en profitions allègrement sans se soucier du retour tard dans la nuit à travers le domaine. Ici aucun risque de percuter un passant, ni de se faire contrôler par l’intransigeante police australienne ! Brad et Kate, sa femme, tenaient une propriété comptant plusieurs maisons dispersées aux quatre coins de la ferme, comme une grande famille qui vivait toute à un ou deux kilomètres les unes des autres.
De notre côté, notre logement accueillait de temps en temps d’autres ouvriers de passage. Ainsi nous avons fait la connaissance de Shane, originaire de Perth, qui comme nous, piqué par le virus du voyage a déjà posé son sac à dos sur plusieurs continents. Il s’est même arrêté un temps dans le sud de la France à Antibes comme mousse sur un bateau. Il travaille, il voyage, travaille, voyage et ainsi de suite. Adepte de surf, Shane part régulièrement à la conquête de la vague autour du globe. Mais notre coloc’ préféré restera Andrew, avec qui nous avons vraiment sympathisé, jusqu’à acheter des bières belges importées pour lui faire découvrir des saveurs de chez nous. Retrouver la Leffe, la Duvel et la Chimay nous a donné un petit brin de nostalgie…

 

Vivre à la ferme c’est aussi côtoyer le danger au quotidien! Sous chaque pierre, derrière chaque buisson, en dessous de chaque clôture se cachent les plus féroces prédateurs. Notre capitale bestiole a bénéficié d’une envolée exponentielle.
Dans la catégorie « danger » les nominés sont les incontournables Redbacks, de toutes petites araignées noires au dos rouge si caractéristique. Très rependues en Australie, mais souvent bien cachées, elles peuvent vous faire passer un sale quart d’heure. Recommandation : à éviter comme la peste, ou l’achever à coup d’talon !
Notre deuxième nominé dans la même catégorie : le serpent rouge et ocre John Doe (car non identifié). Mais quelle surprise de soulever une pierre et de voir se dresser ce reptile qui vous défie de son regard froid d’approcher. Le fourchelangue nous ayant été d’aucune utilité, les garçons se sont occupés de son cas à coup de pierres (par nécessité due aux habitations toutes proches).
Troisième bête dangereuse : un énoooooorme scolopendre. Après avoir vu The Human Centipede, les milles pattes je ne les regarde plus de la même façon. Surtout quand il s’agit d’un insecte venimeux multicolore de la taille d’une main.
Et enfin les fourmis mangeuses d’hommes. Je ne sais pas si certains d’entre vous sont restés traumatisés après l’épisode six de la première saison de MacGyver (Le Monde de Trumbo) mais les milliers de fourmis qui ont essayé de nous encercler représentaient parfaitement cette scène atroce. Impossible de s’en défaire il a fallu sortir la lance à eau pour tenter de les faire fuir, bien sûr en vain cela n’a fait que les énerver davantage… Toutes les deux minutes nous nous checkions mutuellement, tout en subissant les morsures de ces terribles insectes.

Dans la catégorie « trop meuugnon » comment ne pas évoquer les kangourous qui bondissaient de façon insouciante à travers le bush, ou les espèces de musaraignes australiennes. Ces petites bêtes introuvables chez nous, que nous débusquions malgré nous en soulevant les toits de leur maison pourtant si bien enterrées. Un jour nous vous raconterons l’anecdote des souris Montaigu et Capulet ainsi que la tragique histoire de la « Mujer de la Muerte ».
Enfin nous avons eu le jour des chenilles. Je ne sais pas ce qu’elles fêtaient ce jour-là, mais elles étaient toutes de sortie. Avertie par son compagnon de la possible toxicité de ces chenilles, Elmyra tenta de les sauver en les déplaçant par la tenaille causant ainsi un dommage collatérale et irréversible… Il a fallu se résoudre à abandonner le sauvetage de cet exode massif.

Et dans la catégorie « insolite », d’abord nous avons eu l’Echidna. A la frontière entre le hérisson et le porc-épic, cet animal typiquement australien (re-matez Bernard et Bianca aux pays des kangourous) se roulait en boule à notre approche, plantant ses griffes dans le sol pour éviter que nos deux touristes enflammés ne le papouille ! Heureusement ce jour-là nous avions nos gants.
Ensuite nous avons croisé Marcel, le gecko. Petit lézard si effrayé que son incontinence prit le dessus sur sa surprise.
Pour finir Kévin le bébé dragon bobtail qui joua à cache-cache avec nous le temps d’une après-midi. Facilement reconnaissable grâce à sa queue-boule qui le protège des prédateurs et surtout à sa langue de serpent bleue, le docile animal participa à une longue séance photo en compagnie de sa Khaleesi avant de le laisser se prélasser de nouveau sur les briques chaudes.

 

Nous avons été invités pour un dernier repas chez Brad très content de nous, pour nous remercier du travail accompli en échange d’une bouteille de Chimay Bleue que nous lui avions offert pour son accueil et sa gentillesse. Après des au revoir avec le reste de l’équipe, qui en disaient long sur les bons moments que nous avons passés à la Bungalla, il était temps pour nous de reprendre la route vers le Nord. Lorsque nous avions à peine débarqué, ramassant des cailloux, nos collègues nous demandaient ironiquement « living the dream ? ». Eh bien oui ! Car ce travail, certes ingrat, nous a permis de faire de jolies rencontres (humaines ou animales) et d’entrevoir la suite de nos aventures.


Cheers guys! Thank you for everything and checking the car before leaving. Jim if we need another advice we’ve got your number! 😉 *

(*A plus les gars. Merci pour tout et pour avoir jeté un œil sur la voiture avant de partir. Jim si on a besoin d’un autre conseil on a ton numéro ! )

 

footsteps

Follow the footsteps.

3 thoughts

  1. Quel beau parcours pas toujours évidents pour vous mais comme vous dites c’est l’aventure
    avec tous ses avantages et inconvénients très beau récit . Bonne chance Bisous

  2. Merci pour toutes ces histoires vraies qui nous permettent de voyager avec vous…
    Pour ma part, je reviens de 3 semaines au Pérou. Super voyage avec beaucoup de contact avec les habitants puisque nous avons dormi en grande partie chez eux.
    Machu Picchu, Lac Titicaca et Canyon del Colca.
    J’aime beaucoup les musiques de vos petits montages vidéo. Et aussi les chaussettes de David de deux couleurs différentes :)
    Bonne continuation et ne changez pas !

    • Je n’ai aucun mérite pour les musiques et le montage vidéo. C’est mon amoureuse qui s’occupe de tout cela :)
      Je sais que tu prends pas mal de photos, si tu en as quelques unes du Pérou tu peux m’en envoyer sur mon adresse mail !

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