Fu#$*%! butternuts !

La pluie s’abattait sur la plaine jadis si aride. Il était temps pour nous de partir vers un climat plus clément. Après avoir quitté nos compagnons dans le sud du Western Australia, nous reprîmes la route et croisâmes un drôle d’hurluberlu sur notre chemin. Il chiquait son tabac vulgairement, et nous dévisagea du regard. Il était connu de tous dans la région, et possédait la réputation d’avoir tout vu.
« Où est-il possible de se faire quelques dollars dans c’pays ?! »
L’homme édenté nous ria au visage et dit : « Chevauchez jusqu’au Nord si vous l’osez ! Là-haut, le soleil peut vous cuire un œuf en quelques minutes. Vous y perdrez certainement la tête et peut-être autre chose, mais croyez-moi, il y a de quoi se faire un p’tit pactole là-bas. » Nos deux baroudeurs se regardèrent et d’un seul coup d’œil ils comprirent que leur salut était dans cette ville au nom plus que loufoque. « Direction Kununurra ! »

Arrivés dans le nord après une dizaine de jours de voyage, ils admirent rapidement que ce vieux fou avait raison : 35°C à l’ombre et plus insoutenable encore en plein soleil, l’air était sec, aucun nuage à l’horizon. « Mais qu’est c’que c’est qu’cet enfer ?!! », se dirent-ils. Ils se rendirent néanmoins au bouche à oreille du coin, un taudis vulgairement appelé « Visitor Centre ». On leur donna quelques noms de fermes de la région. Malheureusement, il était trop tard, tout le boulot avait été distribué depuis des jours. Aucune ferme n’avait besoin de bras supplémentaires. Désespérant… Devaient-ils continuer plus au nord ? S’étaient-ils trompés ? Ce vieux cinglé les aurait-il bernés ?!! En regardant la carte de plus près il était impossible qu’ils aient fait erreur. Ils retournèrent à leur campement le moral dans les chaussettes. Mais cet après-midi-là un homme entra en contact avec la jeune demoiselle.
« M’dame, j’aurai besoin d’vous, demain aux aurores ! Soyez-là à 5h45 !
– Et quand est-il pour mon compagnon ?
– On essaiera d’voir c’qu’on peut faire pour lui. Mais j’peux rien vous promettre. »

Après une courte nuit de sommeil, nos deux travailleurs partirent au lever du soleil vers cette ferme nommée « Ceres Farm ». D’autres arrivèrent également. La ferme était composée de deux équipes : La Team des Pickers, tous de braves hombres venus des quatre coins du monde pour accomplir cette tâche ingrate qu’est le « picking », le ramassage de fruits et de légumes. Et ici que ramasse-t-on ? Diverses variétés de pastèques et de citrouilles. Pas très classe nous direz-vous. Et pourtant, il faut bien que quelqu’un le fasse ? Sinon comment espérez-vous faire votre petit marché tous les samedis matins sur la place du village, hispters que vous êtes ! Ici on sue sang et eau le tout en mordant (littéralement) la poussière.
Il est 6h, tout le monde aux champs, armés de pinces coupantes et de gants en peau de bison pour aller débusquer dans cette jungle de feuilles géantes et piquantes quelques immondes « butternuts ». Cette espèce de cucurbitacée poussait partout, une véritable invasion. Leur tige épaisse devait se couper au sécateur à deux mains. Couplée à une cadence insoutenable, c’était ce qu’il y avait de pire pour un picker. L’enfer ne faisait que commencer pour notre apprenti car déjà le soleil montait très haut dans le ciel et la chaleur qui l’accompagnait demeurait étouffante. L’esclavage ayant été aboli depuis bien longtemps dans ce pays ils méritèrent une pause à 9 heures. Juste le temps de s’en prendre une bonne rasade et d’engloutir quelques « gâteaux Minus » et ils renfilèrent les gants pour trois heures supplémentaires de dur labeur.

Ce boulot ça vous brise un homme qui n’a pas les nerfs assez solides. Imaginez des champs à perte de vue, chacun prenant place dans une rangée. Un camion se place devant eux et brandit un immense tapis roulant et c’est parti : on s’abaisse, on écarte les feuilles, on coupe, on saisit le fruit, on le pose sur le tapis et ça en non-stop plus de 4 000 fois par jour !!! Puis enfin, le clairon du déjeuner sonne ! Il est 12h, l’heure de retourner à la base afin de rejoindre l’autre équipe pour la boustifaille. C’est là que notre picker retrouve sa chère et tendre le temps d’un repas dûment mérité. Et quelle fut la surprise de sa compagne de le voir arriver dans un triste état: le visage décomposé et blafard, recouvert de terre, le regard vide, n’affichant aucun sourire. Il s’affala sur la première chaise venue, ne dit mot, le regard inexpressif. Sa compagne comprit que la matinée dût être infernale pour lui, elle lui amena son déjeuner mais le picker était vidé de toute énergie. A tel point que son corps était incapable de mastiquer quoi que ce soit… Il était complètement livide.
Elle jeta rapidement un regard autour d’elle et vit qu’il n’était pas le seul souffrir à ce point. Les autres mangeaient dans le plus religieux des silences, certains dormaient à même le sol, espérant récupérer quelques forces.
« Allez les gars on s’remue !!! »
Quoi déjà ? Se dit-il. Sans sourciller il se releva, non sans peine, enduit sa peau de chair de cactus pour se protéger des rayons mortels du soleil, embrassa sa dulcinée et repartit valeureusement.

Quant à elle, elle resta à la base avec les autres de la Team des Packers, l’équipe qui restait la plupart du temps au hangar ici appelé le « shed ». En quoi consistaient leurs boulots ? Le matin il fallait attendre que suffisamment de citrouilles/pastèques soient collectées par nos braves pickers pour pouvoir les empaqueter. En attendant ils allaient dans les champs pour exterminer la vermine (les mauvaises herbes) qui pouvaient empêcher la bonne croissance de ces satanés fruits. Et en plus il fallait les bichonner ! Quelle chierie ! Ici les pousses ne sont qu’au stade de petites plantes. Malgré un terrain assez dégagé chaque rangée de pousses se trouvait entre des rigoles. Marcher sur ce sol instable pendant des heures, les rayons assassins du cagnard brûlant la nuque, la sueur perlant du front, ça vous faisait les pieds… Et cela pouvait parfois durer jusqu’à huit heures selon ce que les garçons ramassaient. Mais en général nous étions de retour au shed vers 10h si tout allait bien.
Car il était maintenant temps d’empaqueter tout ça. En général il y avait cinq personnes à faire le sale boulot : le Bouffon Vénitien, la Flèche Sud-africaine, la Muette des Balkans, le Casque Allemand et bien sûr notre aventurière, surnommée la Croqueuse de grenouilles. Face à nos cuves couleurs sang, chacun attendait l’arrivée des citrouilles. Elles étaient d’abord astiquées par une énorme machine pour débouler ensuite sur un tapis roulant qui les faisait tomber une par une dans nos cuves. Il fallait les trier par taille, sans trainasser sinon votre cuve se remplissait à vue d’œil et il fallait oser affronter le regard assassin du contremaître si vous stoppiez la machine pour rattraper votre retard ! D’un côté les cuves, de l’autres d’immenses boîtes en carton fièrement estampillées « Ceres Farm ». Et dans ces boîtes il nous fallait empaqueter les vingtaines de fruits qui tombaient rapidement dans votre cuve. Chaque seconde on entendait résonner dans le shed le bruit de dizaines de citrouilles qui venaient se fracasser les unes contre les autres dans ces cuves cylindriques. Et la machine qui hurlait en fond sonore. Ils tiennent vraiment à ce qu’on perde la boule ici… Le rythme ne ralentissait jamais, le Bouffon Vénitien tentait tout de même de balancer quelques blagues de-ci de-là, malgré les « Fu#$*%! butternuts! » lâchés régulièrement, tandis que la Flèche ne perdait pas le rythme, et que la Muette restait impassible. Le Casque courait dans tous les sens sur son petit véhicule pour collecter nos boîtes pleines, et les remplacer par des vides. Parfois il plongeait dans la machine pleine d’eau pour aider les quelques fruits à retrouver leur chemin le long du tapis roulant. Une vie de fou !

Pourtant il faisait bon vivre au sein de la ferme. Les proprios nous traitaient bien, et nous récompensaient parfois à coup de festins grillés. Mais ici ton erreur tu la payes ! Excès de vitesse dans le domaine, écroulement d’une cargaison de pastèques, oubli de ta gamelle du midi, si tu merdes tu payes ta tournée le vendredi suivant. Tandis que nos deux travailleurs ne restaient ici qu’un mois certains restaient jusqu’à la fin de la saison en octobre. Pauvres fous ! Heureusement que les week-ends étaient là, quand le boss nous en accordait bien sûr. C’était de belles occasions pour nos anciens rockpickers de se retrouver avec leurs compagnons d’infortunes, pour enfin se détendre et brièvement, sous le clair de lune, partager leurs expériences et leurs souvenirs du pays.

Paradoxalement les journées passaient en un éclair. Le soir ils retournaient à leur campement et se délectaient de leurs quelques heures de répit soit en plongeant la tête la première dans la piscine du ranch, soit en se relaxant sur leurs chaises longues, saluant les autres voisins de retour du travail. Le ranch vivait au rythme et aux allez-et-venues des travailleurs. A peine 18h il fallait déjà préparer le dîner avant de se coucher seulement deux heures plus tard…

Tout le monde était logé à la même enseigne, et c’est pour ça qu’on se serrait les coudes. A chaque fois qu’un picker était tyrannisé par les négriers, ou que l’un d’entre eux traînait la patte car ce n’était pas son jour, ici les gars s’entraidaient. Tous étaient conscients qu’à la fin chacun reprendrait sa route dans des directions opposées mais ça n’empêchait personne de fraterniser car ils étaient tous dans la même merde. Quelque chose venait de se créer. Qui sait, peut-être que leurs chemins se recroiseraient un jour ici ou sur le vieux continent…

footsteps

Follow the footsteps.

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